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Dessin de Pierre Neumann

 

     
 
       

 

 

Chemin faisant...

 

     Paule FIEVET et Pierre NEUMANN

 

 

 

 

Quand on habite à l'ombre du clocher, on finit par aimer le reflet de chaque heure, de chaque jour, sur la pierre jaunie de l'église. On la surprend à son réveil dans l'aube orageuse d'une journée printanière, on cherche son fan­tôme à travers le brouillard épais de novembre, le couchant cerne son profil d'or, et la joie de Noël l'habille de lumière... Il est des soirs éphémères où elle s'en va parée comme une reine, au devant de quelque Son et Lumière imagi­naire, tremblant dans la dentelle de ses portails et frémissant dans la couleur de ses vitraux.

Quand on habite à l'ombre du clocher, on se prend à songer à ces heures lointaines où, dans sa jeune beauté, elle découvrait le monde par dessus les remparts. Peut-être rêvait-elle, immobile vaisseau brûlant d'impatiences juvé­niles, de s'en aller voguer sur la rivière bleue, toutes cloches dehors, entraînant avec elle pour ce voyage fou les chanoines qui venaient en son choeur chanter vêpres et complies ; les saints de ses chapelles, ce bon saint Loup patron de la paroisse, et saint Jean, et saint Nicolas qui protégeait les mariniers ; et bien sûr Notre-Dame, prestigieuse marraine dont elle portait le nom ; et puis aussi les Apôtres de son portail qui avaient pris la pose pour un Jugement Dernier ; et pourquoi pas enfin l'intrépide saint Maurice, taillé dans le bois neuf et prêt pour l'aventure, sur son cheval au fond de sa chapelle.

Ce voyage, elle n'a jamais osé le faire, même lorsque les murailles tom­bées lui ouvrirent le chemin. Mais saint Maurice lassé de cette attente séculai­re, tout vermoulu, tout rafistolé, un beau jour s'est envolé par quelque facétie du Diable pour vivre à Paris le reste de ses jours sous le vocable curieux de Pucelle d'Orléans. La Collégiale est restée sagement amarrée au bord de la rivière avec ses chanoines, ses saints et ses apôtres. Elle a vécu ce qu'a vécu la ville, carillonnant les liesses populaires, sonnant le glas des guerres et des catastrophes, accueillant la dépouille d'un duc de Bourgogne ou le brillant cortège d'une reine de France.

         Chaque siècle embellie, chaque siècle sauvée de quelque défaillance, elle a veillé sur les vieux toits du bourg ; grande dame invincible que les tempêtes de l'histoire maintes fois ébranlèrent sans jamais la détruire; elle a perdu ses chanoines ; elle a perdu ses apôtres ; elle a perdu ses orgues, et les guerres ont détruit ses vitraux ; mais Notre-Dame est toujours là, gracieuse et sereine, à la proue de cette nef immobile qui durant les huit siècles de son âge a vogué vers l'invisible rivage de la Grande Lumière.

        Peut-être songe-t-elle encore, sans y croire vraiment, à ce voyage un peu fou sur la rivière d'Yonne, lorsqu'un souffle de brise venu du confluent se cou­le dans ses tours et taquine ses gargouilles, comme une invite à quelque fantai­sie.

         Quand le soir se fait doux, il arrive parfois qu'elle risque un reflet sur l'eau calme du fleuve, image transparente d'un navire hérissé de lumières, glissant sur le bleu satiné de la nuit, image fugitive que le frisson de l'onde efface tout soudain, chassant les vagabondes pensées d'une tranquille collégiale.

 

 

.Extrait de l'ouvrage "Chemin faisant... un regard sur Montereau", Éditions Amatteis, 1984

 

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