Collégiale Notre-Dame et paroisse Saint Loup
au temps d'Henri IV

 

Jean MARAIS

 

 

Le règne du bon roi Henri, quatrième du nom (1589-1610), se situe exac­tement à mi-chemin entre la fondation de la collégiale, en 1195, et la présente année 1995. C'est aussi, à quelques dizaines d'années près, le début de la période historique sur laquelle nous possédons, dans les archives municipales, des renseignements suivis : les informations locales antérieures au milieu du XVIe siècle sont, en effet, à la fois très fragmentaires et limitées dans leur objet.

La collégiale Notre-Dame, dont l'aspect différait de celui que nous connaissons aujourd'hui, est inséparable de ses desservants, chanoines, chape­lains, prêtres habitués, enfants de choeur et employés, ainsi que de la paroisse Saint-Loup, dont elle constituait le lieu de culte. La guerre civile n'avait pas fini d'ensanglanter le pays et ses conséquences matérielles et morales allaient marquer profondément leur histoire.

 

La collégiale Notre-Dame

 

Le monument avait subi de considérables transformations depuis le début de ce XVIe siècle : toutes les parties hautes, hormis la tour nord, avaient été entièrement rebâties. Avec sa couronne de douze arcs-boutants, les délicates superstructures Renaissance de sa tour sud et le clocheton pointu qui protégeait l'escalier de sa tour nord, sa silhouette était plus étoffée et moins sévère qu'au­jourd'hui.

Toutefois, les arcs-boutants, à peine âgés de quelques décennies, étaient déjà en plusieurs endroits endommagés et pourris par la pluie ; sans doute avait-on utilisé - économie ou malfaçon ? - un calcaire poreux que l'eau imprégnait et que le gel faisait ensuite éclater. Il fallut, en 1589, les doter de gouttières en plomb et intervenir de nouveau quinze ans après.

Les quatre cloches de la tour nord avaient été refondues en 1571 par Sébaste Blanchard mais on avait dû, sept ans plus tard, faire refondre à nou­veau la plus grosse par un maître fondeur de Troyes, du nom de Boutigné.

À l'intérieur, les grandes voûtes de la nef témoignaient aussi de mala­dresses d'exécution ou d'une erreur de conception: des pierres s'en détachaient et l'on s'était résolu, en 1579-81, à abattre les deux travées du choeur, rempla­cées par une charpente massive pour laquelle on avait choisi sur place dix troncs d'arbre dans les bois de Montigny-Lencoup.

Vingt-cinq ans après, les autres travées se fissuraient à leur tour de façon inquiétante. L'entrepreneur des bâtiments du Roi, appelé en consultation, fut formel: les murs et les arcs-boutants n'étaient pas suffisants pour supporter une voûte en pierre. Devant le péril devenu imminent, une assemblée des habi­tants, le lendemain de Noël 1605, décida de remplacer cette voûte par des lam­bris, sauf la dernière travée, solidement maintenue par les deux tours qui l'en­cadraient.

Les regards, cependant, étaient d'abord attirés par le choeur, clos de grilles: le grand autel où trônait l'image de la Vierge s'abritait sous un ciel ten­du par un châssis de bois ; trois aunes de satin broché doublé de bougran vert garnissaient le fond du sanctuaire où le tabernacle était suspendu à une crosse de cuivre; deux élégants piliers, de cuivre également, encadraient la table d'au­tel. Deux rangées de stalles latérales, hautes et basses, accueillaient le clergé, chacun selon son rang ; les tabourets des enfants de choeur, un grand chandelier de cuivre à cinq bobèches et un lutrin, dont l'aigle aux ailes déployées soute­nait le lourd antiphonaire, en complétaient l'ameublement. Une roue pivotant sur son axe portait une batterie de clochettes que l'on faisait tintinnabuler aux temps forts des messes ou des saluts du Saint-Sacrement.

À chaque pilier du choeur, des torches dispensaient leur flamme fuligineu­se, tandis que les piliers de la nef - les douze apôtres, disait-on - portaient des cierges de cire jaune. Peu de sièges dans la nef; à gauche, le banc d'oeuvre était réservé aux marguilliers en exercice : son buffet de bois sculpté servait de bureau lors des réunions de la fabrique; de l'autre côté, la chaire du prédicateur se couvrait d'un ciel tapissé de velours vert agrémenté de glands dorés.

Les deux premières travées de la nef et des bas-côtés, à l'entrée, étaient plus particulièrement le domaine de la paroisse: la chapelle Saint Loup, où l'on honorait aussi saint Gilles, se trouvait au début du bas-côté droit; un cru­cifix en peinture en ornait l'autel. Face à elle, dans le bas-côté gauche, les fonts baptismaux étaient couverts d'un ciel comme le grand autel et la chaire.

Outre celle de Loup, un collier de chapelles entourait le déambulatoire. Après les fonts baptismaux dans le bas-côté gauche, la chapelle de Saint ­Firmin était suivie de celles des saints Antoine et Sulpice, puis de la chapelle Saint Claude avec son grand retable de pierre offert par le seigneur de Marolles, Louis de Poisieux. On trouvait ensuite successivement les chapelles Saint-Louis et Saint-Nicolas. La chapelle axiale était dédiée à saint Michel ; peut-être la troisième chapelle absidiale était-elle le lieu des dévotions aux saints Roch et Sébastien.

La chapelle de saint Jacques et saint Christophe occupait la place du bras droit du transept; elle hébergeait également l'autel de saint Martin. On vénérait aussi dans l'église sainte Marie-Madeleine mais, en l'état actuel des recherches, il n'est pas possible de préciser l'emplacement de sa chapelle : on est bien sûr tenté de lui assigner les deux travées séparant la cha­pelle Saint Loup de la porte latérale menant au cloître ; mais il est écrit (1) qu'elle était proche de la clôture du choeur. On lit avec surprise, à son propos, qu'en 1570-73 on avait « bouché le dessus de la chappelle de la Magdelaine de chaulme ou escrulleur» (2). De même, nous ignorons la situation de l'autel Saint Vincent, dont l'existence est attestée en 1577. En revanche, nous pouvons présumer que l'autel de saint Jean-Baptiste, dès 1573 (3), se trouvait entre la chapelle Saint Loup et le grand portail, où le situe le plan de 1758 qui nous est parvenu.

La belle clef pendante Renaissance que l'on remarque aujourd'hui dans le bas-côté droit et dont les dimensions l'y rendent quelque peu insolite pourrait avoir été destinée à l'origine à l'une des travées de la nef ou du choeur; en effet, en 1609-11, on a «faict porter et monter sur les basses voultes une monstre de pierre qui estoient en inusance dans ladicte église et qui restoit de la démolition de la grande voulte » (1).

              Le sol de l'édifice était truffé de tombes : on aimait se faire enterrer au plus près du lieu d'où s'élevaient vers le ciel les prières dont on escomptait les retombées gratifiantes. On n'a pas compté moins de six inhumations dans l'église de 1592 à 1597, dont deux religieux de Saint-Victor, à Paris, et le prieur de St Domin lez Montereau, puis huit en trois ans, de juin 1605 à juin 1608.

Si les vitraux étaient pour la plupart en verre blanc, parfois bordé dans les fenêtres hautes d'un simple liseré de couleur, plusieurs étaient historiés: ceux du chevet montraient les trois rois mages ; un autre portait « ung pressouer (a) et aultres imaiges » (4). Le donateur des deux piliers de cuivre du choeur, Le Bossu, avait par testament, le 22 mai 1582, demandé que l'on fît une vitre de beau verre peint où soit mise la figure de la mort et passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ; mais ses héritiers avaient sans doute fait la sourde oreille car, en 1622, un autre Le Bossu, Pierre, réclamera à son tour une vitre où serait peinte, encore, la même mort et passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ (5). Les vitraux demandaient une attention constante ; la fabrique tenta à plu­sieurs reprises de donner leur entretien à bail et à forfait à un artisan local, comme le vitrier Guillaume Charlemagne dont le nom revient souvent dans les comptes des marguilliers. Pour les verrières historiées, on faisait parfois appel à un peintre - Claude Gorée en 1609 - pour préparer les éléments que le vitrier sertissait de plomb et posait ensuite. La rose au-dessus du portail exigeait des interventions continuelles : il fal­lait sans cesse la raccoustrer, rejointoyer les pierres, remplacer les verres et les plombs.

Deux sacristies étaient placées aux extrémités du bas-côté droit: celle de la paroisse Saint Loup, où se trouvait le revestière servant à ranger les orne­ments de la fabrique, s'ouvrait dans la chapelle paroissiale; celle du chapitre débouchait à l'entrée de la chapelle Saint-Jacques; c'est là que se tenaient les réunions capitulaires.

 

Les desservants

 

Le chapitre

 

La communauté canoniale formait un chapitre de neuf chanoines, dont un doyen élu par ses confrères et un chantre désigné par l'archevêque de Sens, dont dépendait Montereau. L'élection du doyen suivait un cérémonial immuable: après avoir chanté la messe du Saint-Esprit et le Veni Creator, les chanoines processionnaient autour du choeur; puis le plus ancien d'entre eux se rendait avec le greffier de la compagnie et le notaire en la salle du chapitre où il leur faisait enregistrer son vote ; le bedeau allait ensuite chercher un à un les autres chanoines dans le choeur où ils étaient demeurés ; après avoir voté à son tour, chacun était conduit, toujours par le bedeau, en la chapelle Saint-Michel afin qu'il ne puisse pas communiquer avec ceux qui n'avaient pas encore donné leur voix. Après le vote, les résultats étaient proclamés et transmis sans retard à l'archevêché afin d'en obtenir les lettres de provision autorisant le nouveau doyen à prendre pos­session de sa charge.

Tous les chanoines n'étaient pas nécessairement prêtres, ni même clercs: la dignité de chanoine s'achetait et se revendait, d'autant plus cher que le cha­pitre était mieux pourvu - ce qui n'était pas le cas de celui de Montereau, à demi ruiné par les guerres de religion. Après avoir obtenu de l'archevêché de Sens, lui aussi, les lettres de provi­sion requises, chaque nouveau chanoine était mis en possession de sa prébende au cours d'une cérémonie également invariable: au son de la cloche, il prenait de l'eau bénite, faisait une génuflexion devant le crucifix et au grand autel, mettait la main sur le livre du lutrin et prenait place dans la stalle qui lui était attribuée. Le chantre annonçait alors sa nomination à la porte du choeur, à hau­te voix, et, après avoir attendu un moment que d'éventuelles oppositions se manifestent, rentrait au choeur où l'impétrant prêtait serment, promettant de faire résidence actuelle et réelle en l'église, d'assister au service divin, d'ac­complir ponctuellement ses tâches, d'honorer ses supérieurs et de défendre les intérêts du chapitre.

La tâche essentielle des chanoines était de chanter, au choeur, chaque jour, l'office canonial: matines, dont on sonnait le premier coup à 4 heures en été et 5 heures en hiver, la messe chantée, les petites heures (prime, tierce, sexte, puis dans la soirée none), enfin vêpres et complies (b).

Les saluts du Saint-Sacrement étaient en vogue: commandés en mémoire de leurs défunts par les fidèles ou fondés par testament, plus volontiers que les messes car ils étaient d'un moindre coût, ils duraient un quart d'heure et se donnaient après vêpres.

La prière collective permanente des chanoines n'était bien entendu pos­sible que s'ils résidaient auprès de leur église. Une enceinte leur était réservée, comprise entre la collégiale et le rempart, limitée au sud par le cul-de-sac de la Magdelaine et à l'ouest par les maisons qui bordaient la Grande rue. Ce cloître dont la ruelle de desserte, courant le long de l'église, était fermée d'une porte à chaque extrémité, renfermait les habitations des chanoines, munies chacune d'un jardinet.

Cependant, la surface du cloître n'excédait guère 3000 m2; les lopins des maisons canoniales semblant avoir contenu en moyenne douze perches (c), six pavillons seulement eussent pu y trouver place; encore l'un d'entre eux, détruit en 1567, n'avait été reconstruit qu'une vingtaine d'années après et un autre ter­rain, nu, formait un jardin donné à bail à un laïc qui devait fournir un demi­ septier (d) d'hypocras à chaque chanoine pour la fête des Rois.

Une partie des chanoines devait donc loger en ville et, lorsque le posses­seur d'une maison canoniale décédait, le chapitre mettait aux enchères en son sein sa demeure, attribuée en viager contre un loyer de l'ordre de 30 livres tournois par an. Les chanoines étaient tenus de respecter les statuts de leur compagnie, qui constituaient leur règle et que l'on lisait publiquement à chacune des réunions générales du chapitre, les 3 février et 16 août, lendemains de la Purification de la Vierge et de l'Assomption. Les manquements aux statuts, à la gravité ecclé­siastique - il fallait cheminer en homme d'église -, au respect dû aux supé­rieurs étaient sanctionnés par des peines diverses : assistance debout aux offices, à côté des enfants de choeur, amendes que le doyen avait pouvoir d'in­fliger jusqu'à 60 sols (6), prison diurne, ou même jour et nuit, parfois au pain et à l'eau, dans la cellule aménagée par le chapitre.

Comme le constate Michel Veissière, en son ouvrage sur le chapitre Saint-Quiriace de Provins, « cette vie canoniale se rapproche par certains traits de la vie monastique, tout en s'en distinguant» (7).

                Sous l'autorité du chapitre et de son doyen, plusieurs catégories d'interve­nant subalternes concouraient au service de l'église.

 

Les chapelains

 

Sept chapelains se partageaient la desserte des chapelles jouissant de fon­dations, c'est-à-dire dotées de biens et de revenus par de généreux paroissiens: celles de Saint-Michel, Saint-Nicolas, Saint-Loup, Saint-Jacques, Saint-Antoi­ne, mais aussi Sainte Marie-Madeleine qui possédait à elle seule deux desser­vants, bénéficiers respectifs de la première portion et de la seconde portion de la chapelle.

                Comme les chanoines, les chapelains achetaient leur charge, sous condi­tion d'obtenir de l'archevêque de Sens, voire de Rome, les lettres de provision qui les habilitaient à l'exercer; il appartenait ensuite au chapitre de les admettre formellement et le chantre présidait au rituel de leur prise de posses­sion.

               Les chapelains étaient tenus d'assister aux offices canoniaux, d'assurer à leur tour de rôle les services religieux de la semaine ainsi que ceux qui étaient particuliers à leur chapelle, les soubz-sepmaynes et arrière-sepmaynes. S'ils n'étaient pas prêtres, il leur fallait rémunérer l'officiant qu'ils avaient choisi au sein de la communauté pour les suppléer.

Le chapelain de la chapelle Saint-Loup portait le titre de vicaire perpétuel de la paroisse. Élu par le chapitre, parfois sur proposition de l'archevêque, il jouissait du casuel paroissial, contre paiement au chapitre d'un droit de patro­nage de 4 écus (e) par an, plus 10 sols à chaque fête annuelle et, le jour de la commémoration des Trépassés, quatre pintes et pots de vin au doyen et au chantre, deux à chaque chanoine et un à chaque chapelain.

Le vicaire perpétuel de la cure de Saint-Loup était le mandataire du cha­pitre, juridiquement détenteur de l'autorité curiale; il en recevait mission d'ad­ministrer les sacrements aux paroissiens et habitants «tant près que loing lors­qu'ils en auront besoing et mesmes au temps de la contagion si elle advient» (8) - la peste de 1582 était encore dans les mémoires -, d'annoncer la parole de Dieu chaque dimanche et fête solennelle, de rémunérer un vicaire pour l'ai­der à tenir les registres des baptêmes, des mariages, des sépultures et des testa­ments, déposés ensuite au greffe du chapitre pour y avoir recours en cas de besoin.

 

Les habitués

 

Souvent, un ou plusieurs clercs en attente d'un bénéfice élisaient d'eux­ mêmes domicile en l'église, participaient aux offices, y avaient leurs habitudes. Ces habitués, admis comme tels par le chapitre qui les autorisait à porter le sur­plis, ne percevaient que la rémunération de leurs services effectifs. S'ils n'avaient pas de biens propres, ils vivaient dans la misère et l'un d'eux, le sous diacre Fretard qui servait la collégiale depuis au moins cinq ans obtint ainsi du chapitre, en 1600, « quelque portion de grain pour luy ayder à vivre » (9).

On comptait trois clercs habitués en 1593, deux en 1594, un seul en février 1595 mais trois en août de la même année, deux puis un seul en 1596, etc.

Les habitués, durant les mois d'été, ne portaient au choeur rien sur leurs épaules, hormis les surplis, tandis que les chapelains et les chanoines portaient l'aumusse, sans queue pour les premiers, avec queue pour les seconds; l'hiver, les uns et les autres revêtaient le même camail. Une tentative, en février 1597, pour obliger les habitués et les chapelains, lorsqu'ils étaient au choeur ou célé­braient un office, à déposer leur chaperon et à rester tête et mains nues, sans gants ni mitaines, semble être restée sans effet.

 

Les enfants de chœur

 

                Trente ans après la fin du concile de Trente, qui avait imposé la création de séminaires pour la formation des futurs prêtres, il ne semble pas que l'archi­diocèse de Sens en fût encore doté : les enfants que leurs parents destinaient au sacerdoce étaient agrégés au personnel de la collégiale à titre d'enfants d choeur.

                En 1597, ils allaient tous les jours chez le régent des écoles de la ville pour apprendre à lire, à écrire et la grammaire, et chez le chapelain de la première portion de Sainte Marie-Madeleine qui leur enseignait le plain-chant en vue de l'office du lendemain; le tout nouveau chapelain de Saint-Nicolas, Pierre Robert, lui-même ancien enfant de choeur et qui n'était pas encore prêtre leur apprenait le latin.

Les chanoines, à qui il revenait de choisir les deux recteurs, versaient e­1607 à l'un d'eux, Jehan Martin, 11 livres par an pour s'occuper des enfants d choeur et exigeaient qu'il les leur présentât tous les vendredis, afin de voir s'il profittaient bien, et de les châtier en cas de manquement. Le fouet était à 1 mode: ainsi, ceux qui n'auraient pas assisté aux offices des dimanches et fête: étaient menacés d'être fustigés le lendemain.

Les enfants de choeur siégeaient à l'église sur des tabourets, devant le stalles d'où ils pouvaient être aisément surveillés ; l'enfant de choeur de semaine devait en outre participer chaque jour à l'office canonial entier, messe et heures Le chapitre leur versait 20 livres de gages par an. Leur nombre était variable, deux à quatre en général; mais ils furent jusqu'à sept en 1607-1608.

 

Carrières sacerdotales monterelaises

 

Si certains ne faisaient qu'une brève apparition sur les registres du chapitre, les quatre enfants de choeur recensés en 1593 sont tous devenus chapelains ou chanoines: Denis de Rochefort, déjà clerc tonsuré, fut doté en 1594 de la chapelle Saint-Michel, qu'il échangea trois ans plus tard pour celle de Saint Jacques et Saint Christophe, sans doute mieux pourvue.

Jacques Rodderon, devenu prêtre habitué en 1595, après son ordination s'est vu confier l'année suivante la chapelle Saint-Nicolas; un peu trop sûr de lui, il prétendait en remontrer aux chanoines, faire le prône à la place du semainier, chanter à sa manière les litanies des saints lors des Rogations et écopera. pour cette raison, en mai 1595, deux jours à la prison du chapitre, au pain et l'eau, de 7 heures du matin à 7 heures du soir, ce qui ne l'empêcha pas d. devenir chanoine à son tour en juillet 1597 jusqu'à sa mort prématurée, en février 1608.

Pierre Robert succéda à Rodderon comme chapelain de Saint-Nicolas puis fut élu greffier du chapitre en février 1602: « Il ne s'en peult trouver plu apte et tiltré que Pierre Robert chappelain de la chappelle sainct Nicollas, tan par l'escriture que aultres intelligence quil en peult avoir» (10) ; mais sa pauvreté notoire ne lui permit pas d'acheter une prébende et, vingt-trois ans plu tard, il était toujours en charge de la même chapelle.

Pierre Croisé, après avoir servi douze ans comme enfant de choeur, obtint la chapelle Saint-Michel en septembre 1597; nous le retrouvons curé de Vulaines en 1617.

Certains sujets accomplissaient toute leur carrière à Montereau: ainsi Michel Dars fut reçu enfant de choeur en 1595, prêtre habitué en 1605, puis chapelain de la première portion de Sainte-Marie-Madeleine; il fut nommé chanoine en 1618 et le resta jusqu'à sa mort en 1659.

On devenait parfois chanoine bien jeune: Jehan Goyer, dont les parents demeuraient au faubourg Saint-Maurice, reçu enfant de choeur de 1606, fut chanoine en 1609, à peine âgé de quinze ans; comment s'étonner, dans ces conditions, des gamineries dont leurs aînés faisaient grand scandalle ? Les «petitz chanoynes, tant à l'église que aultres lieulx, ne satisferont à leurs ser­vices, ne faisant que rire et causer, jouant ordinairement aulx cartes et à la boulle et aultres jeulx » (11).

Tantôt, c'était le chanoine Delalande qui recevait au choeur, dans sa stalle, « ung morceau de boys, aultrement appelé ung talon de soulier » (12) et récla­mait justice, oublieux de ses frasques de naguère, lorsque six ans plus tôt il engageait jusqu'à son calice pour jouer et tenir places et brelans avec des gens de la ville et même des soldats de passage; tantôt deux jeunes clercs se pour­suivaient dans l'église, se bousculaient, déchiraient leur surplis; tantôt, des propos irrespectueux offensaient les dignitaires, doyen, chantre ou anciens.

Jehan Goyer, pour sa part, à dix-sept ans, fréquentaient les tavernes, jouait à la paume, aux cartes et aux dés, parfois au lieu d'être à l'office; les pro­messes de ne plus recommencer restaient sans lendemain.

Le chapitre, lorsqu'il jugeait un sujet apte à franchir un degré dans les ordres sacrés, l'envoyait à Sens «ou aultre lieu» (11) pour s'y faire ordonner; il arrivait même qu'un clerc aille recevoir sous-diaconat ou diaconat de lui-même, sans l'accord préalable du chapitre, comme Goyer en 1615, que ses confrères, après l'ordination faite, accusèrent de n'avoir pas l'âge requis de vingt-deux ans pour le diaconat.

 

Les officiers

 

La revue des personnels qui desservaient l'église ne serait pas complète si elle ne mentionnait pas les deux sonneurs, qui faisaient également office de sacristains, et les deux bedeaux chargés d'assurer l'ordre dans l'église, d'y mettre à la raison les enfants turbulents, de marcher dans les processions, l'un devant le clergé, l'autre derrière, avec leur verge de bois à embouts d'argent, pour obvier à la confusion.

Le chapitre versait une contribution à leurs gages de 15 livres par an pour les bedeaux et de 20 livres pour les sonneurs.

 

Les revenus du chapitre

 

Les prébendes des chanoines et les frais généraux du chapitre étaient financés par les gros et le casuel.

Le chapitre était gros décimateur de Ville-Saint-Jacques, Noisy, Cour­celles et Milly-les-Granges, près de Sivry-Courtry ; il possédait des intérêts à Valence-en-Brie, Chevry-en-Sereine, sur le grand moulin du pont de Seine et le droit à une portion de la gabelle. 1 touchait le loyer de ses terres, une centai­ne d'arpents (f) sur les finages de Forges, Varennes ou La Brosse-Montceaux, celui de plusieurs maisons qui lui appartenaient à Montereau, et quelques dizaines de rentes, de 2 sols à plusieurs livres chacune.

Le chapitre estimait son revenu annuel, en 1607, à 8 muids, 10 septiers et 6 bichets (g) de blé (méteil ou froment), 8 septiers d'orge, 6 septiers et 3 bichets d'avoine, plus 165 livres en numéraire.

Les offices célébrés à la mémoire des trépassés, messes de fondation, obits et saluts alimentaient le casuel.

Les dîmes et autres redevances perçues en nature de grains étaient redis­tribuées telles quelles ; on en faisait autant de parts que le chapitre comptait de chanoines résidents, plus deux : doyen et chantre touchaient en effet chacun deux parts.

Après prélèvement, par le chanoine procureur et receveur du chapitre, des deniers nécessaires aux dépenses de celui-ci, les rentes et loyers reçus en espèces étaient partagés selon le même principe ; en revanche, les produits du casuel revenaient à chacun en fonction de son assiduité et de ses services : des jetons de présence, les méreaux, étaient à cette fin remis aux assistants à l'issue de matines, de la messe canoniale et des vêpres ; chacun des sept chapelains touchait en moyenne dix livres en 1607 à ce titre. En 1612, les messes rappor­taient à l'officiant six sols, un pain et un pot de vin.

Chaque chanoine pouvait en outre prétendre à la jouissance d'un quartier (f) de vigne dans l'un des deux morceaux que possédait le chapitre, soit aux Hastes, aux confins de La Grande-Paroisse, soit au long de la rue Pavée du vignoble de la ville, entre la Croix-Saint-Jacques et la Fontaine-des-Compa­gnons; on appelait cet endroit la Vigne-Dieu (13). Le chapitre veillait à l'entre­tien de son vignoble : les conditions faites aux bénéficiaires leur imposaient de soigner leur quartier en bonne vigne bourgeoise et l'on confiait parfois une deuxième parcelle à un chanoine, en cas d'abstention d'un confrère, pour évi­ter qu'elle ne manque de façon.

 

La paroisse Saint Loup et sa fabrique

 

Autour de cette nébuleuse cléricale de vingt à vingt-cinq membres, gravi­tait la paroisse, dont les intérêts matériels et moraux étaient représentés par la fabrique.

Deux marguilliers étaient élus par les fabriciens, en principe tous les deux ans, pour gérer les finances paroissiales, ainsi qu'un procureur ou marguillier des trépassés, responsable des quêtes aux messes célébrées à l'intention des défunts.

Dix-huit marguilliers ont exercé leurs fonctions de 1587 à 1611;

- du 15.11.1587 au 18.3.1590: Symon Chardon, marchand drapier; Jehan Beaumont, notaire royal.

- du 18.3.1590 au 6.12.1592: Nicolas Chollin, marchand ; Pierre Girard, marchand, puis Symon Pijon.

- du 6.12.1592 au 28.12.1597: Nicolas Prévost, apothicaire; Jacques Bouteret, marchand tanneur.

- du 1.1.1598 au 31.12.1599: Étienne Moreau, contrôleur au grenier à sel; Baptiste Bossu, avocat du Roi et greffier en chef du bailliage.

- du 1.1.1600 au 23.5.1603: Mathieu Brégault, notaire royal, puis ses héritiers ; Louis Chineau, élu en l'élection.

- du 25.5.1603 au 17.6.1605: Claude Chardon, garde des scels ; Jehan Moreau, procureur du Roi au grenier à sel.

- du 17.6.1605 au 22.6.1609: Louis Charmeux, greffier en chef du bailliage ; Claude Coquin, tabellion royal ; Étienne Barbier, grenetier au grenier à sel.

- du 22.6.1609 au 28.2.1611: Jehan Jolly, notaire et procureur au siège de Montereau ; Mathieu Faultrier, marchand tanneur.

Après la cessation de leurs fonctions, les marguilliers devaient rendre leurs comptes à la fabrique, sous la présidence du doyen du chapitre; des pour­suites judiciaires étaient souvent nécessaires pour les y contraindre et obtenir qu'ils versent intégralement le reliquat de leurs recettes à leurs successeurs; il est vrai que souvent, la prise en compte de certaines dépenses engagées par eux leur était refusée et elles restaient à leur charge.

 

Les recettes de la fabrique

 

Le budget de la fabrique était alimenté par les quêtes, les troncs, les dons des confréries, le loyer de ses terres et de ses immeubles, ainsi que les rentes qui représentaient 20 à 40 % des recettes globales, car les encaissements en étaient souvent irréguliers ou pluriannuels. Le droit de vacat, de plus en plus contesté par les chanoines, était la contrepartie de l'obligation, pour la fabrique, d'entretenir et de payer les réparations de la collégiale. Il autorisait les marguilliers, en cas de décès d'un chanoine, à percevoir pendant un an le gros de sa prébende et leur avait ainsi permis d'encaisser, entre 1587 et 1590, 89 écus et 57 sols, suite aux décès des chanoines Gond de La Motte et Symon Henry.

Venaient ensuite ce que les trésoriers modernes appelleraient des recettes de poche.

Les pêcheurs qui vendaient traditionnellement leur poisson devant l'église pendant la semaine sainte versaient une redevance qui rapportait une dizaine de livres; les voituriers par eau, pour avoir la permission de remonter la rivière les jours de fêtes chômées, devaient donner chacun quelques sols à la fabrique; pour des délits mineurs, les tribunaux condamnaient parfois les délinquants à une amende au profit de l'Hôtel-Dieu ou de la fabrique (4 livres en 1587-90, mais 22 livres 11 sols 4 deniers en 1600-1603).

Tous les ans; lors des vendanges, les marguilliers faisaient placer dans les pressoirs de la ville des fûts d'un demi-muid (h) où les clients du pressoir avaient coutume de verser une aumône de vin prélevée sur leur récolte. Suivant l'abondance de celle-ci, on grappillait ainsi de un à quatre demi-muids, vendus ensuite aux enchères ; le demi-muid atteignait selon les années de 1 livre 6 sols à 4 livres.

Les inhumations dans l'église, où seuls les chanoines avaient le privilège d'être enterrés gratuitement, rapportaient 5 livres chacune; la permission d'ins­taller un siège dans l'église coûtait 8 à 10 sols selon son emplacement.

 

Les charges de la fabrique

 

Les dépenses concernaient d'abord les réparations de l'édifice. Comme les vitraux, la toiture, quelque 1500 m2 de tuiles et d'ardoises, nécessitait un entretien permanent. En 1605, l'abattage des voûtes et la remise en état de la nef coûtèrent 2 345 livres, soit quatre à cinq années de recettes de la fabrique... Les marguilliers devaient acheter l'huile (de noix ou d'olive) dont on oignait les cloches à l'approche des gelées pour éviter qu'elles ne se fendent, changer régulièrement leurs cordes, faire raccommoder leurs fixations et leur articula­tion sur la charpente. La fabrique avait encore en charge le luminaire, hormis celui du choeur qui incombait au chapitre, le pain à chanter et à communier, le pain bénit, l'entretien et le renouvellement du linge d'autel et des ornements, enfin le grand nettoyage de carême.

Celui-ci n'était pas une mince affaire: on astiquait bien sûr les cuivres et l'argenterie, on débarrassait les immondices accumulés dans la ruelle du cloître où l'on avait coutume de faire les processions, on dépoussiérait toutes les voûtes à l'aide d'une tour démontable en bois. Les sonneurs arrondissaient un peu leurs maigres gages en s'en chargeant, de même qu'ils creusaient les fosses en cas d'inhumations intérieures, tiraient «eaue es festes de Pasques, Penthecoste et dimanches pour faire l'eaue bénicte » (14), sonnaient les cloches pendant la nuit du Ier au 2 novembre pour la commémoration des Trépassés. L'un d'eux, Estienne Jousset, blanchissait les linges d'autel; l'autre, Gond Verdier, confectionnait les hosties. Tous deux hissaient encore les grandes tapisseries dont on décorait les arcades du choeur aux cinq fêtes solennelles annuelles de Noël, Pâques, la Pentecôte, l'Assomption et la Toussaint.

 

La vie chrétienne

 

L'assistance des paroissiens aux offices était soutenue. On venait à la pre­mière messe basse quotidienne, qui se disait aussitôt après la fin des matines, avant d'entamer sa journée de labeur; les vêpres se chantaient souvent, le dimanche, dans une église comble. Le souci du détail avec lequel certains fidèles organisaient par testament leur cérémonie funèbre témoignait de leur part d'une connaissance approfondie de la liturgie, des hymnes, antiennes et répons.

La coutume, durablement tombée ensuite en désuétude, autorisait le peuple à communier de pain et de vin pour Noël et pour Pâques, mais aussi pour la Circoncision.

 

Les confréries

 

Une constellation de confréries regroupait les dévots selon leurs affinités.

Une messe votive pour la fête du saint patron, l'élection annuelle d'un bâtonnier reconduit chez lui en procession, l'embellissement de la chapelle où la confrérie était logée, souvent en commun avec d'autres, quelques dévotions particulières, parfois un banquet rythmaient la vie de ces petites communautés.

Pendant la période qui nous occupe, si l'on juge leur audience et leur vita­lité à la mesure des contributions versées à la fabrique, la confrérie du Saint­ Sacrement emporte haut la main la première place, suivie de celles de Saint­ Sébastien, de Saint Mathurin, de Saint Loup (parfois appelée Saint Leu-Saint­ Gilles) et de la Sainte Conception de Notre-Dame, la seule à posséder habituel­lement une bâtonnière. Moins fréquemment, apparaissent aussi les confréries de Saint-Antoine, Saint-François, Saint Jean-Baptiste et Saint-Louis; celles de Saint-Paul, Saint-Pierre et Saint-Vincent tinrent à financer le luminaire des ser­vices chantés en 1610 «pour le feu roy Henry, quatriesme du nom qui Dieu absolve» (15).

Les confréries de Saint-Claude et de Saint Firmin, attestées ne sont plus mentionnées; les potiers d'étain, qui avaient en 1575 réclamé l'érection d'un autel au nom de Saint-Martin, et que le chapitre avait dénoncé à l'archevêché pour l'avoir érigé sans permission, semblent n'avoir n’avoir pas insisté.

Un pattin, dans l'église, contenait les bâtons des confréries s’ils n’étaient pas au domicile du bâtonnier.

Le retentissement des guerres de Religion

Toute cette organisation et cette vie chrétienne étaient profondément marquées et perturbées par la guerre civile entre catholiques et protestants ensanglantait le pays.

Déjà, en 1567, Montereau avait été pillé et saccagé par les huguenots ; la collégiale, le chapitre et la fabrique avaient subi leur large part de dommages : de­s sculptures et vitraux dégradés, une maison canoniale brûlée et surtout des titres de propriété, de rentes ou de droits du chapitre détruits ou perdus, ce qui allait avoir de lourdes et durables conséquences sur la situation matérielle des  moines.

Lorsqu'en 1589, le 1er août, Henry de Bourbon, roi de Navarre devint titulaire du trône de France, après l'assassinat de Henri III par le moine Jacques Clément, Montereau, lieu de passage et point stratégique, avait déjà  changé au moins six fois de maîtres. En juin de la même année, quand la ville avait été surprise par le capitaine huguenot Donnault, « les porte furent par longue espace de temps fermée et ne pouvoict-on enterer ceulx qui furent tués que en ladicte église et au cloistre » (16) ; les occupants avaient onfisqué les deniers de la fabrique que détenait l'un des marguilliers, Symon Chardon ; les profanations commises dans la collégiale et le cimetière avaient amené les moines à profiter du passage de l'évêque de Digne, Henry Le Maignan, pour lui demander de les « dédiez et réconcilliez à Dieu » (16).

Quand la cité était en état d'alerte, les chanoines prenaient comme les autres habitants leur tour de garde: ils faisaient le guet au sommet du clocher et sonnaient la cloche en cas de besoin ; puis, quand le calme fut un peu revenu, ils s'efforcèrent de s'en faire exempter, en insistant toutefois pour que seuls les membres des confréries eussent accès à la tour, surtout la nuit.

 

Ruine du chapitre

 

Le chapitre sortit financièrement exsangue de ces épreuves. Les imposi­tions massives sur le clergé, au plus fort de la guerre, l'avait obligé à emprun­ter pour s'en acquitter; «le fort de la guerre, en 1592,... a ruyné les fermiers qui n'ont pu payer leur ferme » (17) ; en 1599, le chapitre avait dû vendre des biens pour éviter d'être complètement obéré; de plus, les fermiers adjudica­taires des dîmes, à nouveau démunis, ne purent payer les annuités de 1599 et 1600: huit muids de grains, ou environ, étaient encore dus en octobre 1600, et l'on comptait en vendre quatre pour payer les deux décimes dus à l'archevê­ché, collecteur pour le compte du roi. En 1601, la situation du chapitre était devenue si précaire que son receveur avait dû attendre les trois écus versés à la Toussaint par la confrérie de Saint-Nicolas pour payer le luminaire du choeur.

Une avalanche de procès opposait le chapitre, désormais démuni de ses pièces justificatives, aux curés ou aux seigneurs des lieux où il percevait la dîme. C'est ainsi qu'en 1601 fut affirmé le droit du curé de Milly de prélever un gros sur celle de sa paroisse, que le prieur de Montbion (dépendant de l'ab­baye parisienne de Saint-Victor) fit prévaloir son droit de sel, que le seigneur de Chevry-en-Sereine, président à la Chambre des Comptes, parvint à s'exoné­rer de la rente annuelle d'un muid de grains, moitié froment, moitié avoine, qu'il devait au chapitre.

Aux abois, le chapitre organisa la chasse aux legs. On sait que le vicaire perpétuel de la paroisse Saint-Loup devait tenir registre non seulement des baptêmes, mariages et sépultures, mais aussi des testaments. Recueillies au chevet des mourants, devant témoins, en présence du prêtre, leurs dernières volontés comportaient souvent quelques libéralités en faveur de l'Église, afin d'en obtenir des prières pour le repos de leur âme; il était essentiel, pour le chapitre et la paroisse, d'en conserver la trace pour en exiger l'exécution par les héritiers fréquemment réticents.

Déplorant en 1597 que beaucoup de paroissiens mourussent intestats, le chapitre rappela son vicaire perpétuel à ses devoirs et l'on peut mesurer, quelques années plus tard, les résultats de cette campagne : soixante-huit legs de juin 1605 à juin 1609, ce qui signifie qu'à peu près 40% des trépassés adultes avaient aulmosné leur église. Malheureusement pour le chapitre, le montant moyen de ces legs, consentis d'ailleurs en faveur de la fabrique, ne dépassait guère une livre...

Les chanoines, en mars 1607, dressèrent un bilan de faillite : les revenus du chapitre avaient été si diminués par l'affaire du gros de Milly-les-Granges et par les défaillances des fermiers, qu'ils ne pouvaient suffire aux besoins d'une communauté de neuf chanoines et sept chapelains; tout le revenu du chapitre était saisi par ses créanciers, et il ne pouvait toucher ni grains ni deniers, même pour pourvoir au service divin.

Bien entendu, il n'était pas question de faire des aumônes dans ces condi­tions - ce qui était pourtant un aspect important des fonctions canoniales.

Comme le précisait sans détour le chanoine Jehan Liébault, les revenus perçus du chapitre et des chapelles ne permettaient pas de vivre décemment à un prêtre sans fortune; force était donc de disposer en outre d'une cure ou d'un autre bénéfice. Liébault fut d'ailleurs curé de Dormelles à partir de 1598, com­me les chanoines Jacques Le Page, curé de Saint-Jean-lez-Montereau et Jehan Deveneau qui devient curé de Cannes en 1608; ils se partageaient au mieux entre leur cure et leurs obligations canoniales. Quant aux chanoines Gilles Gosselin, Thomas Le Maignan et Camus, respectivement des diocèses de Cou­tances, Constance et Chalons en Champaigne, qui ne mirent pratiquement jamais les pieds à Montereau, ils ne gardèrent leur canonicat que quelques années chacun ; de même, il y eut au cours de cette période deux chapelains non résidents, Jehan de la Bigne, titulaire de la chapelle Saint-Nicolas et Gilles de Vaugirault, de celle de Saint-Jacques.

 

Rétablissement des finances paroissiales

 

La fabrique, elle aussi, avait eu à souffrir: fonds rançonnés en 1589, taille de 90 écus exigée des habitants, «pour promptement trouver les deniers de laquelle, estoit mandé de s' ayder des deniers de la fabrique » (17), réparations des dégradations faites à la collégiale ; mais la structure de ses ressources était différente, et la paix revenue lui rendit une certaine aisance.

Le rendement annuel des quêtes et des troncs, qui avoisinait 115 à 120 livres en moyenne pendant les dernières années du XVIe siècle, grimpa à près de 200 livres en 1605; les dons annuels des confréries, réduits à moins de 12 livres en 1587-90, remontèrent à 33 livres en 1600-03 et 114 livres en 1603-05. Les recettes globales de la fabrique, qui avaient plafonné à 175 livres par an entre 1589 et 1599, rebondirent à 487 livres en moyenne entre 1600 et 1610.

 

Violences dans le clergé

 

Mais les conséquences morales du conflit ne furent pas moins impor­tantes. L'atmosphère de violence et de sang ne pouvait qu'exacerber les pas­sions. Même s'il faut se défier d'une certaine déformation de la réalité, due à la nature propre des actes capitulaires, qui dénoncent et sanctionnent les méfaits mais passent sous silence les actes de vertu, il semble qu'injures, voies de fait, coups et blessures même n'étaient pas exceptionnels entre les membres du clergé.

Ainsi, en juin 1597, c'est le chanoine Rondet qui, pour une affaire de jar­din, menace d'un grand couteau son confrère Métivier et le lui aurait, dit-on, plongé dans l'estomac sans l'intervention du chanoine Liébault; en 1599, c'est le chantre Sylvain de Grelot et le chapelain Jehan Martin qui se disputent à voix haute durant une grande partie de l'office de vêpres, au grand scandale des paroissiens; en 1610, le même Martin, devenu chanoine entre-temps, ainsi que Michel Dars, encore chapelain, se traitent en plein choeur de gueux, d'hy­pocrite, d'essorillé et l'on en passe; puis peu après on rapporte que le vicaire perpétuel de Saint-Loup, Edme Delorme, a été assassiné, jeté à terre à coups de bâtons et de lames, et que le même Dars est convaincu du crime ; il est empri­sonné, sa chapelle attribuée à un prêtre habitué. Mais on a jugé et agi un peu rapidement car deux mois plus tard Delorme, rétabli, assiste à la réunion géné­rale du chapitre, ainsi d'ailleurs que Dars sans doute mis hors de cause et ren­tré en possession de sa chapelle...

Chaque chanoine disposait d'une servante, le plus souvent mariée; parfois mal embouchées, voire portées aux coups ou à de coupables complaisances, elles ne contribuaient pas à rasséréner les rapports et, dans les invectives entre clercs, les propos assénés sur la moralité des servantes des autres volaient par­fois fort bas.

La réduction des ressources aiguisait les appétits : les offrandes de pain et de vin - les offertes - que fabrique ou fidèles avaient coutume de faire lors des messes suscitaient parfois convoitises et querelles d'attribution.

Les huguenots de Montereau, lorsqu'il leur arrivait d'être témoins d'une de ces altercations, s'en gaussaient bruyamment.

 

Service divin négligé

 

Les temps troublés, le désordre incitaient certains clercs à s'émanciper, favorisaient le laisser-aller et les négligences contre lesquels la plus grande et sayne partie du chappitre, comme se désignaient rituellement les chanoines assemblés lors de leur réunion mensuelle - même quand ils n'étaient que trois…-, s'efforçait de réagir, sans grand succès le plus souvent.

Admonestations et amendes visaient les clercs qui jouaient aux quilles et aux boules, notamment dans la rue du cloître, avec des laïcs, ou fréquentaient jeu de paume et tavernes, y faisaient des parties de cartes et de dés, y compris le dimanche et les jours de fête, même pendant les offices.

On réagissait contre les tenues négligées : amendes, encore, aux chanoines qui entraient au choeur sans avoir fait leur tonsure et leur barbe; défense aux sonneurs et aux bedeaux de se présenter aux chapitres généraux s'ils n'étaient en habit décent et barbe faite. Il fallut prendre un décret pour interdire aux cha­noines et aux chapelains de déambuler, discuter ou rire pendant le service divin, de dire leur messe basse ou de vaquer à leurs dévotions particulières durant la messe canoniale chantée; il arrivait même que diacre et sous-diacre officiant aux messes haultes se retirassent et allassent se dévêtir aussitôt après avoir chanté l'épître ou l'évangile, sans attendre la fin de la cérémonie.

Mais si l'on en juge par la fréquence des résolutions prises à ce sujet, l'absentéisme semble avoir été le fléau le plus difficile à enrayer. Lors des troubles de 1599, le doyen, le chantre et trois chanoines constatèrent que le ser­vice divin était déserté et que certains confrères s'étaient enfuis; ils fixèrent un barème d'amendes en cas d'absence aux messes et aux heures; toutefois, pour le soulagement du corps de la dicte église, on limita au chantre, à l'un des cha­pelains par roulement, au prêtre et à l'enfant de choeur de semaine l'assistance obligatoire aux petites heures.

L'année suivante, on décida de revenir à l'usage antérieur pour assurer une célébration décente aux vigiles et aux services des trépassés, afin de main­tenir en dévotion les particuliers qui les finançaient. On tenta de motiver les nonchalants en annonçant une distribution de 15 sols à l'issue de chaque vigile et messe pour les clercs arrivés au plus tard à la première leçon du premier nocturne, ou à l'épître. Mais les mêmes carences étaient encore constatées en 1601, puis en 1607 et en 1615.

La qualité des chants liturgiques reçut à partir de 1594 une attention spé­ciale. Le besoin, il est vrai, s'en faisait amplement sentir: chapelains, prêtres habitués et même certains chanoines ne savaient mettre ni les accents, ni les quantités, ni les virgules, ne connaissaient pas les neumes ni les tons; un jeune chanoine, Denys Menault, estropia si bien introït et offertoire, le surlendemain de la Toussaint 1594, que les assistants durent les recommencer. L'on imposa aux officiants, en 1598, de se présenter avant la cérémonie au futur doyen, le chanoine Michel Le Normant, qui vérifierait s'ils avaient appris leurs chants.

 

Reprise en mains des paroissiens

 

Cependant, la vigilance des responsables du chapitre ne se limitait pas au clergé: à l'attrait exercé par les doctrines nouvelles de la religion réformée, répondit un contrôle étroit des pensées et des comportements des paroissiens.

Comme la plupart de leurs confrères, nos chanoines avaient depuis long­temps choisi la voie de l'intransigeance.

En 1587, l'un d'eux avait noté sur le registre des actes capitulaires une version officielle de la Saint-Barthélemy :

«1572 - Le Il` jour d'aoust (i), l'admiral fut attainct d'un coup de harque­buste. (i) En réalité, le 22 août.

«Audict an, le XXIII' jour dudict mois d'aoust, jour sainct Berthelemy, par un tumulte tant le jour que la nuict, plusieurs furent mis à mort à Paris. Voyez les annales.

« Le jour mesme d'icelle exécution, advint, chose merveilleuse, au cyme­tière Sainct Innocent à Paris, une aubépine à demie sèche et dénuée de feuille comença soudain à pousser et produire fleurs » (18).

Ainsi, cet apologue justifiait et sacralisait par un prodige le massacre des huguenots...

Des modes discutables furent bannies, comme de célébrer les mariages la nuit; il fut décidé, en novembre 1597, qu'ils ne pourraient avoir lieu doréna­vant qu'entre 8 heures et 11 heures du matin.

Dès 1595, le vicaire perpétuel et curé de Saint-Loup, Pierre Le Chevretel, s'était insurgé contre les confessions faites dans la collégiale par plusieurs prêtres, dont le prieur de Saint-Donain et le curé de Saint-Jean, qui ne connais­saient pas les fidèles et ne pouvaient donc les diriger à bon escient.

La même année, Blaise Barbe, décédé subitement sans s'être confessé, ne put être enterré en terre sainte et son glas sonné qu'après que son beau-frère et son curé eussent témoigné de ses bonnes vie et moeurs, de l'accomplissement de ses obligations de catholique et de son devoir pascal.

En revanche, le chapitre refusa l'inhumation au cimetière du sieur de Bétouze, chevau-léger du roi et huguenot, en séjour à Montereau avec son uni­té.

 

Au cours de cette plongée dans le plus lointain passé connu de la collégia­le, on a pu constater que le peuple qui la fréquentait n'apparaît qu'en filigrane dans les documents d'archives; en revanche, nous connaissons mieux le nom­breux clergé qui la desservait, et dont l'effectif allait décroître inexorablement jusqu'au milieu du siècle des lumières.

Mais le monument lui-même, qui semblait menacé dans ses oeuvres vives il y a quatre cents ans, à qui les ouragans du XVIIIe siècle ont arraché les deux tiers de ses arcs-boutants, qu'ont ébranlé combats et bombardements modernes, est néanmoins toujours debout, même s'il donne périodiquement quelques soucis...

 

(1) A.C.M., GG 45 (mises).

(2) A.C.M., GG 35 (mises).

(3) A.C.M., GG 37 (recettes).

(4) A.C.M., GG 37 (mises).

(5) A.C.M., GG 26 (testaments Le Bossu, 22-5-1582 et 1622).

(6) A.C.M., GG 109,11-5-1575.

(7) VEISSIÈRE (Michel), Une communauté canoniale au Moyen Age, Saint-Quiriace de Provins, Société d'Histoire et d'Archéologie de l'arrondissement de Provins, Pro­vins, 1961.

(8) A.C.M., GG 111, 5-3-1596.

(9) A.C.M., GG 111, 16-8-1600.

(10) A.C.M., GG 111, 3-2-1602.

(11) A.C.M., GG 112, 19-11-1610.

(12) A.C.M., GG 111, 16-5-1598.

(13) A.C.M., GG 111, 24-1-1597, 30-9-1598, 14-4-1600.

(14) A.C.M., GG 41 (mises).

(15) A.C.M., GG 45 (recettes).

(16) A.C.M., GG 39 (mises)

(17) A.C.M., GG 112, 28-3-1607

(18) A.C.M., GG 110, in fine.

 

(a) Pressoir mystique ou vitrail corporatif des vignerons?

(b) Il n'est jamais question de laudes.

(c) Environ 500 m2.

(d) 31,25 centilitres.

(e) L'écu valait 3 livres, la livre 20 sols et le sol 12 deniers.

(f) 1 arpent = 4 quartiers = 100 perches = 4 220 m2.

(g) 1 bichet de blé, mesure de Montereau, équivalait à 27,5 litres; 6 bichet fai­

saient 1 septier et 12 septiers, 1 muid.

(h) Le demi-muid, ou feuillette, contenait généralement dans la région 134 litres.

(i) En réalité, le 22 août. 

 

Edité dans : Au cœur de Montereau, la collégiale Notre Dame et Saint Loup. Centre d’études et de recherches archéologiques de Montereau et environs, 1995. 93 p.ill ; 25 cm (Cahiers Monterelais 2 - Bibliothèque Diocesaine Guillaume Briçonnet 4.251.1995

 

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