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La collégiale Notre-Dame et Saint-Loup de Montereau-fault-Yonne : plans et campagnes de construction Arnaud TIMBERT L'église Notre-Dame et Saint-Loup n'est pas une «belle
d'un jour». Les campagnes se sont additionnées, voire enchevêtrées du XIIe au XVIe siècle. La
synthèse de nos recherches et leur développement nous permettent de définir le
plan et l'élévation de l'église pour chaque campagne de construction.La première campagne de construction, celle qui fait
suite à la création du chapitre en 1195, est la campagne des années 1230-1240,
durant laquelle fut construit le choeur à chapelles rayonnantes, avec
déambulatoire simple, le tout introduit par un transept saillant. L'ensemble
fut prolongé par une nef de trois travées voûtées d'ogives et flanquées de
collatéraux (fig. 1). Si l'on considère l'évolution stylistique de la flore
couvrant les frises situées à la césure des grandes arcades et des parties
hautes, nous concluons que la nef fut construite en deux fois (1) Le choeur
comporte une chapelle axiale quadrangulaire, flanquée de deux chapelles
rayonnantes voûtées de cinq ogives chacune. La chapelle sud se compose de trois baies en arcs
brisés à double tore retombant sur des colonnettes appareillées à bases
saillantes (fig. 2). La transition entre les éléments porteurs et portés
s'établit par le biais de chapiteaux à crochets. Le tout est encadré par un arc
formeret simple, ménageant une zone d'ombre supplémentaire. À l'intérieur de ce
cadre, repoussées vers l'extérieur, sont disposées deux lancettes dont les
extrémités sont très faiblement brisées, voire en plein cintre. Les lancettes
repoussées, les ébrasements ménagés entre la surface du mur et les vitraux
rendent la massivité des maçonneries. Enfin, il faut noter que tous les
chapiteaux de la chapelle sud sont des réfections du XIXe siècle (2). La chapelle nord se compose également de trois fenêtres
à baies géminées (fig. 3), en arcs brisés, et, comme au sud, les vitraux sont
repoussées à la surface du mur gouttereau. Chaque groupe de lancettes est
circonscrit sous un arc brisé retombant sur des colonnettes, le tout étant
encadré par un arc formeret.La particularité de ces deux chapelles est le travail
sur l'épaisseur. Le maître d'oeuvre a mis en évidence la puissance des
maçonneries en repoussant les vitraux vers l'extérieur, il a également pris
soin d'utiliser une mouluration assez forte, tels les doubles tores des arcs
brisés circonscrivant les lancettes de la chapelle sud, ainsi que des formerets
également volumineux. Il a donc soigneusement rendu le poids comme l'épaisseur
de l'architecture par le biais d'une modénature imposante, soulignée d'ombres
fournies et répétées. Cela dit, il faut mettre en évidence une sensible
différence entre les deux chapelles ; en effet, nous n'avons pas à faire
exactement à la même « manière ». La chapelle nord est beaucoup plus lumineuse,
l'architecture plus fine et la muralité plus lisse. L'ensemble participe d'une
propagation ininterrompue de la lumière. Cela additionné à une plus grande
finesse des arcs brisés des lancettes et aux tores les circonscrivant, nous
avons à faire à un maître d'oeuvre qui cherche à nier les ombres, ce que
l'appareillage gracile de la chapelle sud et ses volumes imposants ne peuvent
rendre.Ainsi, il s'agit soit de deux maîtres d'oeuvre
différents, soit d'un maître ayant stylistiquement évolué au cours de ses
recherches, dans ce dernier cas, la chapelle rayonnante sud aurait été
construite la première. Le plan du choeur est précédé d'un transept saillant.
Le bras nord du transept est voûté d'ogives du xiir siècle dont la clef épaisse
et drue appartient bien à cette époque (fig. 4) Initialement, une fenêtre en plein cintre était ménagée
sur la face est du bras nord du transept (fig. 5). Alors qu'une grande fenêtre
de type chartrain occupe le mur nord. La juxtaposition de formes aussi
disparates paraît étonnante. Cela va certainement de pair avec les deux styles
des chapelles rayonnantes. Le bras nord du transept paraît avoir fait l'objet
de diverses modifications qui compliquent la lecture de l'édifice. La présence
de cette fenêtre en plein cintre est extrêmement étonnante pour le XIIIe
siècle. Elle n'a de ce siècle, ni la finesse ni la légèreté. Au contraire,
assez large et trapue, cette baie aveugle est un élément essentiel pour la
compréhension de l'édifice. Elle est, à l'instar du rez-de-chaussée de la tour
nord, le seul élément subsistant de l'édifice du XIIe siècle. Le choeur de l'église
actuelle, à savoir ces trois chapelles et son transept, sont un réaménagement
du choeur primitif. Si la plupart des maçonneries ont été, comme il se doit,
entièrement remaniées au XIIIe siècle, le plan à transept saillant directement
raccordé à la nef sans partie droite de choeur (module transitoire permettant
une définition spatiale homogène du transept et du choeur) est un plan propre à
l'architecture du XIIe siècle. La plupart des grandes architectures auvergnates, poitevines
ou saintongeaises du XIIe siècle ont un choeur directement raccordé à la nef.
Ce type de plan sera repris par les maîtres d'oeuvre d'Ile-de-France dès le
début du XIIe siècle comme ce fut le cas à la cathédrale Saint Maclou de
Pontoise, vers 1140-1160 (3). C'est-à-dire à la date où fut vraisemblablement
construite la première église de Montereau, dont le pape Alexandre III est
supposé avoir consacré un autel en 1163. C'est ce plan du premier art gothique
que reprit sciemment le maître d'oeuvre du XIIIe siècle, tout en donnant aux
chapelles une plastique feignant l'épaisseur murale. En fait, comme ce fut le
cas à Saint Denis (crypte) et à Saint Maclou de Pontoise, le maître d'oeuvre
eut recours à un plan et une plastique « démodée » afin de donner un aspect «
archaïque » ou « antique » à l'édifice, qui parut dès lors plus vénérable. Nous restituons au sud un bras de transept identique à
celui du nord, aujourd'hui dénaturé par les adjonctions du XVIe siècle. La
présence de décrochements d'ogives datables du XIIIe siècle sur la première
travée est du bas-côté sud de la nef permet d'affirmer que celui-ci était
présent au XIIIe siècle, quoiqu'il en soit, la logique veut que le bras nord
ait pour pendant le bras sud du transept (fig. 6). L'intérêt du transept monterelais est de ne pas nuire à
la continuité spatiale de la nef. Vers les années 1240, alors que la façade à
deux tours était virtuellement projetée, le maître d'oeuvre adopta un transept
ayant la hauteur des collatéraux et non de la nef. Le cas inverse aurait
inévitablement alourdi la silhouette extérieure de l'édifice dont la nef, compressée
entre les deux tours et le transept, serait apparue plus petite qu'elle n'est. Ainsi, les trois premières travées de la nef étaient
bordées de collatéraux et d'un transept saillant, comme le prouvent certaines
voûtes du XIIIe siècle encore en place ou partiellement en place après leur
réfection au XIVe siècle au nord et au XVIe siècle au sud. La deuxième campagne, après vingt ans d'interruption
des travaux, correspond aux trois dernières travées et au rez-de-chaussée de
la tour sud (fig. 7). Les travaux sont repris au niveau de la troisième travée
sud dont l'arc a été refait et surmontés de la frise des années 1230-1240. Les
deux dernières travées sud sont surmontées de frises couvertes d'une flore
naturaliste assez fournie et d'une grande finesse dans le traitement. La
multiplicité des feuilles et des branches habilement détachées du mur forme de
nombreux nids d'ombre. Si les différentes campagnes sont mises en évidence par
un traitement différent de la flore, elles sont également lisibles au niveau
du raccord des nouvelles travées (fig. 8). De plus, l'appareil de la fin du
siècle, comme nous pouvons l'observer sur les écoinçons des grandes arcades, se
compose de moellons sur la tranche disposés sur quatre à cinq niveaux, alors
que l'appareil du début du siècle, beaucoup plus massif et grossier, se compose
de moellons d'une taille plus importante. Lorsque la tour sud fut entreprise au XVIe siècle, elle
s'établit sur le rez-de-chaussée construit à la fin du XIIIe siècle. Le maître
d'oeuvre en profita pour changer la clef de voûte et la frise donnant sur la
nef. En effet, si l'on compare sa flore à celle de la première travée nord de
l'église Notre-Dame de Moret-sur-Loing, nous sommes en présence d'une
végétation du même type. Appartenant à la seconde moitié du XVe siècle (4), la
travée de Notre-Dame de Moret-sur-Loing est très proche de la campagne
monterelaise du début du XVIe siècle (5). Lors de la seconde campagne, la tour nord fut également
rattachée à la nef. Mais, des deux travées de la fin du XIIIe, il ne reste
rien. Lorsque la construction des bas-côtés nord fut entreprise, à la lisière
du XVe siècle, le maître reprit entièrement ces grandes arcades en sous-oeuvre,
dès lors du même profil et couvertes de la même flore que celles des chapelles
latérales nord. Cela dit, il faudra attendre les travaux du XVIe siècle pour
que la tour soit totalement incorporée à l'édifice. En effet, à la fin du XIIIe
siècle, la nef et le portail devaient se trouver au niveau du contrefort
intérieur de la tour nord. Cette dernière date, pour son rez-de-chaussée et
son premier niveau, de la fin du XIIe siècle. Ce n'est qu'après la construction
de la tour sud et du portail actuel qu'une voûte d'ogives fut lancée entre les
deux tours, incorporant totalement celles-ci à l'édifice. La césure entre la
seconde campagne de construction de la nef et la troisième (celle du portail et
de première travée) est lisible sur les parties hautes de l'église. Il
apparaît, en effet, un changement de niveau sur les toitures après le contrefort
de la tour (fig. 9). Au niveau de « la charpente de comble » apparaît
également une différence de forme et de technique, appuyant l'hypothèse d'une
campagne pour le début du XVIe siècle; campagne, en effet, confirmée par
l'étude des marques des compagnons (6). Les voûtes de la nef sont recouvertes
d'une charpente correspondant à la réfection des parties hautes, soit de la fin
du XVIe siècle, alors que la charpente de la première travée n'a fait l'objet
d'aucune modification depuis sa création, c'est-à-dire depuis le début du XVIe
siècle. Ainsi, le décrochement visible sur les toitures est naturellement
présent dans les combles et, qui plus est, souligné par un schéma différent de
charpente, mettant bien en relief les deux campagnes. De plus, l'analyse des maçonneries met bien en évidence
un arrêt des travaux avant la création de la tour sud et une reprise après la
construction de cette dernière. Au niveau de la césure marquée par la
différence de traitement des «charpentes de combles» apparaît un morceau de
maçonnerie, pris dans les voûtains, qui correspond à l'arc doubleau de la nef,
et vraisemblablement de l'ancienne façade (fig. 10) (7). Enfin, les lancettes
de la face sud de la tour nord, obturées par la création de cette travée, de
même que la présence du contrefort à larmiers dans la nef, prouvent
qu'initialement la tour avait été construite pratiquement hors oeuvre, et ne
devait pas recevoir d'architecture sur sa face sud (fig. 11) (8). Quant à la datation exacte du rez-de-chaussée de la
tour nord et de son premier niveau, il faut considérer l'article de Jean
Quéguiner, selon lequel «Du commencement du XIIIe date le bas de la tour nord
(...)» (9). En effet, la fenêtre est en arc brisé, les ogives et leur clef
datent du XIIIe siècle, quant à la flore se détachant de manière analytique sur
les chapiteaux, elle appartient plus au XIIIe qu'au XIIe siècle. Mais nous préférons la date du XIIe siècle pour cette
partie de la tour nord. La voûte a peut-être été refaite, comme c'est le cas
pour le fronton de la porte de la tourelle d'escalier. Quant à la fenêtre en
arc brisé, il en était déjà fait usage au début du XIIe siècle. Le
rez-de-chaussée doit vraisemblablement être daté des années 1190-1200. En
effet, cette manière d'aplatir les colonnettes, de les réduire à des surfaces
planes, rappelle la manière du second maître de Notre Dame de Paris, celui qui
commença la construction de la nef depuis les parties ouest du transept (10).
Nous sommes en présence de la même sensibilité, celle consistant à nier les
volumes de l'architecture et par extension ses ombres. Une architecture sans
volumes est une architecture de lumière. Cet esprit correspond bien aux années
1180-1200. Si l'on observe la flore déposée sur un fond largement
présent (fig. 12), elle s'apparente, dans son traitement, à certains chapiteaux
de la cathédrale de Reims ou encore aux chapiteaux de la cathédrale de Nevers,
soit au XIIIe siècle. L'analyse de la flore n'est pas un critère absolu de
datation, mais son étude ne peut être omise. S'il est certain que le
rez-de-chaussée de la tour dispose d'une flore plus proche du XIIIe siècle que
du XIIe, cela nous permet de justifier la date quasi transitoire de 1180-1200. La troisième campagne (du point de vue chronologique)
se situe au XIVe siècle, soit à l'époque du gothique rayonnant, et correspond
aux chapelles latérales du flanc nord aménagées entre la tour nord et le bras
du transept vers 1395 (fig. 13) ainsi qu'à la réfection des grandes arcades
ouest, comme nous l'avons déjà mentionné. |