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La tour sud Arnaud TIMBERT
Une analyse de la tour sud du massif
occidental (fig. 1), ensemble hétéroclite appartenant aux dernières campagnes
de construction, celles du début et de la seconde moitié du XVIe siècle,
s'avérait depuis longtemps nécessaire pour préciser la chronologie du massif de
façade. L'église ne fut pas construite en un jour, la
complexité de sa lecture s'apparente à la complexité de sa genèse. Résultat
formel de campagnes échelonnées du XIIe au XIXe siècle, l'église est un
morceau d'architecture composite où se juxtaposent les gothiques classiques
rayonnant et flamboyant. Au regard des retombées des voûtes des collatéraux,
l'édifice fut vraisemblablement reconstruit vers 1235-1240 (1); c'est alors
que l'église du XIIe siècle fut détruite, devenue trop petite pour recevoir le
chapitre. La nef vint se rattacher à la fin du XIIIe siècle au seul élément subsistant de la campagne du XIIe le
rez-de-chaussée de la tour nord. Le 31 juillet 1395, le collatéral nord ainsi
que le second niveau de la tour nord et son couronnement furent officiellement
dédicacés (2). En effet, une étude stylistique comparative des gargouilles du
flanc nord de l'édifice avec celles de la tour nord, permet de supposer que les
gargouilles du flanc nord et celles de la tour sont sinon de la même main, du
moins de la même campagne (3). Après la construction des chapelles latérales sud,
survint la triple érection du portail, des parties hautes de la nef et de la
tour sud. Cette dernière, essentiellement du XVIe siècle pour ses premier et
second niveau, repose sur une base et un rez-de-chaussée du XIIIe siècle qui
furent bâtis dans la continuation des deux dernières travées de la nef et des
collatéraux. En effet, les bases des colonnes aux tores saillants, les
chapiteaux naturalistes, ainsi qu'une voûte aux ogives assez fines sur la face
desquelles court un léger listel, sont autant d'éléments renvoyant à la
modénature du début du XIIIe siècle. De plus, à l'extérieur de l'édifice se lit
clairement une différence de maçonnerie. Le contrefort sud-ouest laisse, en
effet, apparaître une maçonnerie aux pierres grises et aux angles émoussés
(fig. 2). C'est le seul reliquat de la campagne du XIIIe; le reste de la tour extérieure
a été remaniée au XVIe siècle. Le premier et le second niveau de la tour ainsi que la
tourelle d'escalier datent du XVIe siècle. Le portail, sur lequel sont
représentés la salamandre et le «F» royal, indique qu'il fut construit entre
1515 et 1547, donc vraisemblablement postérieurement à la construction de la
tour (4). La monumentalité du portail implique, en effet, qu'il
soit, pour des questions architectoniques et purement plastiques, bloqué entre
deux éléments massifs, à savoir la tour sud et la tour nord. Pour
approfondir cette datation sur la base d'observations précises, nous pouvons
considérer les trois éléments suivants - l'usage de l'entablement, - le vocabulaire décoratif des cimaises, - le
traitement des lancettes. L'emploi d'un entablement canoniquement composé de son
architrave, de sa frise et de sa corniche reflète, en ce début du XVe siècle,
la prétention de l'architecte à imiter ses confrères italiens en utilisant le
vocabulaire vitruvien (fig. 3). Un tel mode antiquisant de l'expression
architecturale n'apparaît pas dans l'architecture sacrée en France avant la
première moitié du XVIe siècle (5). De plus, l'usage des socles surmontés de globes,
disposés en cimaise, renvoie à un style décoratif caractéristique de la
première Renaissance ; quelques éléments comparatifs suffiront: la tour-clocher
de l'église Saint-Sulpice de Chars présente ce même type de décor à globe
(1576), il en va de même pour la tour nord de la cathédrale Saint Maclou de
Pontoise ou pour la façade de l'église de Brie-Comte-Robert. Comme nous l'avons développé plus haut, cette tour doit
être antérieure à la construction du portail (1534). Cette supposition peut
être clarifiée par l'analyse comparative des lancettes de la tour avec celles
des parties hautes de la nef. En effet, les lancettes du premier niveau de la tour
sont encore imprégnées par l'esprit décoratif médiéval (fig. 4), qui perdure à
cette époque de transition: la première Renaissance (1490-1530), où se
juxtaposent vocabulaires gothique et antiquisant. Cette période se
caractérise, en effet, par une timide expérimentation du champ lexical
vitruvien (entablement) et l'usage des formes traditionnelles, telles ces
lancettes polylobées aux ombres latérales d'un effet plastique assez franc. Nous ne trouvons plus rien de semblable dans les
lancettes des parties hautes de la nef (fig. 5), ni polylobes, ni travail
précieux de l'incisure. De simples lancettes aux extrémités semi-circulaires
portent des chapiteaux corinthiens d'une grande qualité, qui reflètent un
usage consommé de l'antique. Alors que, sur la tour, les vocabulaires médiéval
(lancettes polylobées) et vitruvien (entablement) se juxtaposaient, ici, la
phase d'expérimentation est dépassée, nous sommes avancés dans le siècle,
l'architecture s'est épurée de ses éléments « gothiques ». Sur la base de cette comparaison, nous pouvons supposer
que la tour sud appartient à une campagne de travaux des années 1500-1534,
c'est-à-dire à la première Renaissance, alors que la réfection des parties
hautes de la nef appartient à la Renaissance classique, donc aux années
1549-1554 (6). Il faut émettre toutefois une nuance. L'analyse du premier et du
second niveau de la tour permet de supposer un arrêt du chantier de courte
durée après la construction du premier niveau. En effet, les lancettes
polylobées à bases prismatiques (fig. 6) ne se retrouvent pas au second niveau,
où les baies se rapprochent de la pureté graphique de celles des parties hautes
de la nef (fig. 4). Ce changement s'est effectué à la base des lancettes du
second niveau, où l'on observe seulement le départ des bases prismatiques,
vocabulaire abandonné dans la seconde phase de construction (fig. 7). La tour
sud fut donc vraisemblablement construite en deux temps rapprochés. Excepté le
rez-de-chaussée, le premier niveau est antérieur à 1534, alors que le second,
plus proche des parties hautes de la nef, semble avoir été effectué après cette
date. La tourelle d'escalier de la tour, qui apparaît à
l'ouest, fut quant à elle construite durant une campagne postérieure à celle de
la tour. Dans un premier temps, la tour sud fut prévue sans tourelle escalière.
Son flanc ouest présentait, entre ses deux contreforts, une double série de lancettes
dont on perçoit encore aujourd'hui les arrachements ou obturations (fig. 8).
Initialement, la face ouest était identique aux faces sud et est, elle se
composait donc de deux lancettes trilobées au premier niveau et de deux
lancettes simples au second. Ces deux niveaux étaient introduits, pour les
faces ouest et sud, par une baie en arc brisé au rez-de-chaussée, aujourd'hui
obturée par l'escalier à l'ouest et par l'ancienne sacristie au sud (fig. 9).
L'absence d'une double série de lancettes au nord indique bien que la tour fut
construite dans l'idée de supporter le portail. Ce qui n'est pas le cas pour la
tour nord. Celle-ci ayant été construite vers 13901395, à une époque où l'on
ne prévoyait pas un portail aussi monumental. En effet, des baies s'ouvraient
sur sa face sud, aujourd'hui bouchées par l'adjonction du massif de façade. Quant à la tourelle d'escalier, nous optons pour une
datation, acceptée par tous, qui se situerait entre 1549 et 1566 (7). Si l'on
considère les parties desservies par la tourelle, celle-ci n'a de sens qu'en
rapport avec le portail et ses parties hautes. La tourelle donne accès, d'une
part, au premier niveau de la façade, c'est-à-dire à l'emplacement de la rosace
sur les rampants du portail et, d'autre part, au pied du fronton dont le mur
gouttereau a lui-même pour assise le massif du portail. Avant la création de
ce dernier, ces parties hautes n'existaient donc pas et, par extension, la
tourelle d'escalier n'avait aucune raison d'être. Ainsi, cette dernière doit
être contemporaine ou plus vraisemblablement de peu postérieure au portail. La tourelle est aujourd'hui amputée de son
couronnement. Il est certain qu'elle se composait d'une architecture qui venait
à la fois ponctuer sa verticalité, la décorer et offrir un pendant équilibré à
la tour nord. L'observation du tableau exécuté par le peintre Royet,
aujourd'hui conservé dans les réserves du musée de la faïence de Montereau,
nous prouve que la tour sud était pourvue d'une architecture assez complexe en
son sommet (fig. 10). Mais ce détail ne peut avoir de valeur archéologique, car
trop impréci. Le texte de Paul Quesvers est d'une valeur scientifique plus
certaine (8), de même que le dessin d'architecte qui reproduit ce qu'il nomme
«le campanile qui couronnait la tour du midi de l'église, lequel a été démoli
dans le courant du mois de juin 1810 et reproduit ici, d'après un dessin
d'époque, en 1848» (fig. 11). Ce que le dessinateur nomme «campanile» n'est en fait
qu'un tempieto à huit colonnes (9), vraisemblablement d'ordre ionique,
supportant une coupole elle-même surmontée d'une couronne. Hormis la présence de deux globes en aplomb des
contreforts ouest, comme c'est toujours le cas aujourd'hui, il faut noter la
présence sur le contrefort nord-ouest d'un lanternon composé de quatre
colonnettes doriques supportant un entablement surmonté d'un globe. Nous
pouvons, sans risque, restituer le même lanternon sur le contrefort sud-ouest,
c'est-à-dire en pendant du premier.Celui-ci n'ayant été
assurément construit seul pour une simple raison d'égL libre plastique. Enfin, il faut considérer les deux sculptures qui
prennent place sur l'abord du tempieto. Quelles étaient-elles? Quel est
son sculpteur? Que sont-elles devenues après la dépose de 1810? Autant de
questions auxquelles on ne peut répondre. Il faut signaler, malgré tout, la
présence, dans la coursière nord, d'un fragment de statue (fig. 13) qui provient
peut-être de cette partie de la
tourelle d'escalier. Mais, en l'absence de dessin lisible, il serait vain
d'écrire que cette dernière provient de la tour. Architecture difficilement lisible, la tour sud fut
construite en quatre étapes, pour une grande part durant le XVIe siècle. La tour
semble trouver son origine dans la nécessité plastique et architectonique de
bloquer le portail, reflète de la part du chapitre la volonté de rivaliser avec
les façades des cathédrales à deux tours. (1) KiMPEL (Dieter) et SUCKALE (Robert), Die Gotische Architectur in Frankreich, Hirmer, 1985, München; traduction Flammarion, Paris, 1990, p. 374: à propos de Montereau «(...) les constants changements de niveaux des chapiteaux des piliers et des colonnes engagées, tels qu'on les rencontre aux chapelles de la nef de Notre-Dame de Paris construite avant 1235-1240, plaident en faveur d'une date autour de 1235-1240 et d'une orientation proche des formes de l'architecture rayonnante parisienne. » (2) GITTARD
(R.), Archives municipales de
Montereau Fault Yonne, Dossier Gittard. (3) TIMBERT (A.), «Gargouilles
et maître d'oeuvre», dans La Revue de
Moret et de sa région, n° 134, 4` trimestre,
1994, pp.
129-135. (4) Le portail porte ostensiblement la date de 1534 sur la clef
de la porte de droite. (5) BLUNT (Anthony), Architecture
en France. 1500-1700, première édition, 1953;
édition Macula, 1982, Paris. (6) LEMAIRE (M.), «Restauration de
l'église paroissiale de Montereau-fault-Yonne au XVIe siècle», dans Bulletin de la Société d'archéologie, sciences, lettres
et arts du département de Seine-et-Marne, 1869-1872, Meaux, 1873, pp. 40-89. (7)
QUESVERS (Paul), Notice sur l'église Notre-Dame et Saint-Loup de
Montereaufault-Yonne, Montereau, Imprimerie L. Pardé, 1887, pp. 10-11. (8)
QUESVERS (Paul), op. cit., 1887:
«...la tour du midi (...) était autrefois sur montée
d'un dôme qu'il était déjà question de démolir en 1759 », pp. 10-11. (9) De ce tempieto nous sont parvenues deux colonnes, aujourd'hui déposées dans les coursières (fig. 12). Edité dans : Au cœur de Montereau, la collégiale Notre Dame et Saint Loup. Centre d’études et de recherches archéologiques de Montereau et environs, 1995. 93 p.ill ; 25 cm (Cahiers Monterelais 2 Bibliothèque Diocesaine Guillaume Briçonnet 4.251.1995
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